vendredi 10 février 2017

De l'utilité des rapports annuels...

Je suis actuellement dans une phase pas toujours drôle mais néanmoins essentielle et parfois très enrichissante de mon travail : la phase de collecte, correction (et parfois co-rédaction), traduction en anglais des rapports annuels de nos projets missionnaires soutenus par un organisme missionnaire norvégien. Ces rapports sont avant tout, il faut bien le dire, des démarches administratives, donc quelque chose d'un peu ennuyeux.

Implantation d’Église à Créteil
Mais ils sont aussi l'occasion de voir des projets avancer, de pouvoir évaluer les fruits d'initiatives missionnaires qui avancent, parfois laborieusement, parfois joyeusement. Dans certains cas (quand les rapports ne sont pas assez détaillés, par exemple), ils sont l'occasion de discuter avec les acteurs de terrain, de les aider à prendre de la distance par rapport à leur action quotidienne pour faire un bilan d'étape et prendre conscience des bénédictions qu'ils ont reçues dans leur mission, des remises en question auxquelles ils sont confrontés, des fruits qui s'épanouissent sur leur chemin. 

Je découvre des prises de conscience, des choix qui reconfigurent des Églises locales ou régionales, des développements inattendus, des frilosités transformées en enthousiasme sous l'action de l'Esprit. Je découvre des personnes engagées, prêtes à reconnaitre leur limites, qui comptent sur Dieu pour les guider et les inspirer. Je découvre des jeunes valorisés, des passants accueillis, des groupes fraternels, des occasions de se réjouir, etc. 

Et alors, au delà d'un rapport d'activité, je vois l'Esprit souffler où il veut, des gens être relevés, des coeurs touchés, des fraternités se tisser, la Parole être menée aux paroles. Finalement, des documents administratifs se transforment en beaux témoignages. Et cela donne sens à cette tache un peu ingrate, je rends grâce pour toutes ses personnes engagées et pour ce qu'ils arrivent à réaliser avec l'aide de Dieu. Et mon travail se transforme peu à peu en louange...

Claire Sixt Gateuille

mardi 24 janvier 2017

Moteur intérieur

Janvier : le mois de mon retour au bureau. Je dois avouer que l'organisation à mettre en place pour tout gérer m'a un peu angoissé... mais finalement, ça se passe "pas si mal"... La vraie question pour tenir dans le temps, ce n'est pas pour moi celle de l'organisation, c'est celle du moteur intérieur : c'est comment concilier mes responsabilités liées au ministère, ma vie de famille trépidante avec deux enfants dont un de 6 mois, tout en gardant de l'espace et du temps pour être nourrie spirituellement ? Je pense à ce qu'on dit de Luther, que lorsqu'il avait beaucoup de choses à faire dans la journée, il devait prendre plus de temps pour prier et méditer les écritures le matin. 

Prendre plus de temps pour prier... En décembre, j'ai reçu une petite carte : "Fraternité spirituelle des Veilleurs, carte d'observant". Comme chaque année, le moment de signer cette carte a été pour moi l'occasion de réfléchir à cet engagement de nourrir quotidiennement ma foi en priant trois fois par jour, en récitant les béatitudes à midi et en allant au culte le week-end dans la mesure du possible, ainsi qu'en essayant de vivre ces trois mots d'ordre : Joie, Simplicité, Miséricorde. 

Cet engagement que j'ai pris il y a déjà plus de dix ans, je n'arrive toujours pas vraiment à le tenir... Et pourtant, je le re-signe chaque année, à cause de cette promesse : "Mon amour te suffit. Ma puissance se montre vraiment quand tu es faible" (2 Co 12.9). Je ne suis pas une stakhanoviste de la vie spirituelle. Je ne la pratique pas comme on pratique le "développement intérieur", pour m'améliorer. Je la vis pour la rencontre avec celui qui m'appelle, me bénit et m'envoie. Je la vis pour retrouver et me rappeler ce qui donne sens à ma vie, pour laisser raisonner en moi l'appel de Dieu. Je prends du temps pour la nourrir parce que j'en ai besoin, tout simplement. Quand je me laisse déborder, je finis toujours par y revenir, parce que c'est le seul moyen que j'ai pour me ressourcer et tenir sur la distance. Pour continuer à être (à essayer d'être) constructive, ouverte, à l'écoute des autres et disponible au Saint Esprit. Pour laisser en moi se développer les fruits de l'esprit... 

Cette année, j'ai eu envie d'approfondir un peu les choses, et je suis remontée à la source du mouvement. Je suis entrée dans l'année 2017 en lisant "Silence et prière", écrit par le fondateur de la fraternité des Veilleurs, Wilfred Monod, en 1909. J'ai découvert dans ce livre un véritable accompagnement à s'ouvrir à la présence de Dieu dans notre vie. Avec un vocabulaire un peu désuet, et des chapitres courts, très efficaces, c'est un bon outil pour retrouver l'essentiel. Si vous trouvez ce livre dans un coin de bibliothèque paroissiale, n'hésitez pas à vous y plonger !

Claire Sixt Gateuille

P.S.: attention à ne pas confondre la "Fraternité spirituelle des veilleurs", fondée en 1923 par le pasteur Wilfred Monod, avec "les Veilleurs", ce mouvement de protestation né dans le sillage des manifestations contre le mariage pour tous en 2013.

mardi 20 septembre 2016

Etre pèlerins

En 2010, je faisais partie du "Comité central" (devenu depuis "Comité directeur) de la Conférence des Eglises européennes (KEK), et du comité joint KEK-CCEE, qui réunissait une fois par an 7 représentants de la KEK et 7 du Conseil des conférences épiscopales d'Europe. Cette année-là, le comité joint s'était réuni à Istanbul et avait (déjà !) pour thème "les migrations". Je vous partage ici la méditation que j'avais faite alors, un matin pendant le temps de prière qui ouvrait et fermait chaque journée de travail.  

« Mon père était un araméen errant »
« Mon père était un araméen errant » (Deutéronome 26/1-11)... Bien que de tous temps les peuples aient eu besoin de se désigner des pères symboliques, comme les « pilgrim fathers » américains ou les révolutionnaires pour les français, celui-ci n'est pas des plus glorieux !
Bien sûr, c'est pédagogique, cela nous amène à dépasser le stade du « Mon papa, c'est le plus fort ! »...  Mais fallait-il vraiment choisir pour figure paternelle un vagabond ?

En fait de vagabond, nous sommes face à un homme en errance, et même en danger de mort, si l'on ausculte le terme hébreu qui peut se traduit par « errant » ou par « disparaissant » ; l'imminence de la mort pointe ; et nous passons du sourire à l'inquiétude : Abraham n'est pas seulement en errance, il est en danger de mort, de disparaître ! Abraham serait-il un demandeur d'asile ? Car la disparition, les disparitions forcées telles que les dénoncent les associations de défense des droits de l'homme, fait partie des risques encourus dans certains pays et qui poussent à l'exil, à demander asile.

Bien sûr, pour Abraham, il ne s'agit pas d'un risque de disparition forcée, mais bien de l'errance géographique dans ce qu'elle a de précarité, de fragilité, de menace, mais aussi de plénitude du présent, de solidarité, d'accueil et d'échanges, de confiance en Dieu. Dire « Mon père était un araméen errant », c'est accepter de se savoir étranger sur la terre ; c'est accepter d'être du Royaume de Dieu avant toute appartenance terrestre. Jésus lui-même a expérimenté cela.

Jésus, le premier des migrants
Jésus est le premier des voyageurs, de ceux qui errent, des migrants ; il est la figure type de l'errance :
  • D'abord par son expérience personnelle : l'Évangile de Matthieu nous rapporte que Joseph et Marie ont dû fuir pour l'Egypte avec Jésus nourrisson. Et s'il ne s'en rappelle pas forcément, cette expérience l'a forcément marqué par ce que ses parents lui en ont dit, par ce qu'ils lui ont transmis inconsciemment. Jésus a été lui-même un migrant dans sa prime enfance, un réfugié !
  • Mais au delà de cette expérience familiale, il y a tout le bagage culturel de son peuple, marqué très profondément par l'expérience de l'Exil. La Bible est remplie de ces récits de déplacements, choisis ou forcés ; de choix à faire : partir ou rester, garder ou abandonner,…Combien de récits montrent des personnes que Dieu relève et met en route. La Bible nous rappelle à chaque lecture que les patriarches étaient des nomades, des gens qui cheminaient géographiquement, et les récits nous montrent également qu'ils cheminaient beaucoup intérieurement. Dans la Bible, on voit aussi de nombreux récits de rencontre avec Dieu qui ont lieu au désert, or le désert est un endroit de passage, un endroit où l'on se retire temporairement, où l'on chemine, mais pas un endroit où l'on s'installe, pas un lieu de vie. La phrase rituelle « Mon père était un araméen errant » est finalement un bon résumé de toutes ces pérégrinations, un bon énoncé de l'identité du peuple Hébreu : toujours en marche pour rencontrer son Dieu... On pourrait même dire que la Bible est un grand « récit de voyage », si ce terme n'avait pas une connotation romantique ou touristique inappropriée ici.
  • Enfin, le ministère de Jésus est l'exemple même du nomadisme, avec cette phrase qui l'illustre bien : « Le Fils de l'homme n'a pas où poser sa tête ». Je crois même que depuis que j'étudie la Bible en grec, le mot que j'ai le plus traduit est le verbe ercomai, qu'on traduit par venir, arriver ou aller.  Jésus a choisi de vivre son ministère sous forme de cheminement, sous forme de traversée en tous sens de son propre pays, et même sous forme de montée vers Jérusalem si l'on en croit les évangiles synoptiques. Si j'osais une formule, je dirais que Jésus a vécu son ministère comme une sorte de pèlerinage du quotidien.

Mentalités de sédentaires
« Maître, je te suivrai partout où tu iras » (Mt 8/18-22) : cette phrase d'un scribe à Jésus me touche, parce que je suis dans la même dynamique que lui : moi aussi, je veux suivre Jésus ; moi aussi, je veux être dans la « suivance », comme l'exprime Dietrich Bonhoffer. Et moi aussi, dans toute la sincérité de ma foi, je suis prête à aller partout où lui pourrait aller...

Mais comme chez le scribe, notre « partout où tu iras » désigne souvent un aller simple vers une réinstallation. Quitter un confort pour en trouver un autre...Or la réponse de Jésus : « Le Fils de l'homme n'a pas où poser ma tête », indique deux choses : d'abord que Jésus ne se laisse pas enfermer dans un lieu, qu'il ne se limite pas aux espaces que nous lui délimitons dans nos géographies intérieures, qu'il ne se rencontre pas dans l'aboutissement, mais sur tout le chemin. Ensuite, cette réponse de Jésus nous informe qu'il n'y aura pas de réimplantation, que le suivre, c'est accepter d'être toujours en mouvement, d'être toujours en chemin. Nous ne mesurons pas ce que Jésus nous demande au moment où nous nous engageons à sa suite...

Le parallèle qu'il y a dans ce texte entre « je te suivrais partout où tu iras » et « permets-moi d'abord d'ensevelir mon père » est à cet égard intéressant : ces deux expressions à première vue contraires sont en fait similaires dans le fait que chacun a quelque chose à abandonner, à laisser derrière lui, que ce soit sa généalogie ou sa vision romantique du chemin...
Jésus-Christ nous invite à sortir de nos mentalités de sédentaires, il nous invite à retrouver un esprit de pèlerinage, avec tout ce que cela implique d'insécurité et de confiance en Dieu, d'incertitude et de disponibilité pour la rencontre... Cela peut paraître bizarre pour une protestante de parler d'esprit de pèlerinage, mais c'est le terme que j'ai trouvé de plus proche de l'idée d'un cheminement au long court que l'on vivrait devant Dieu. Nous sommes appelés à cheminer avec le Christ, là où nous sommes, là où nous en sommes. Et l'un des moyens de poursuivre ce cheminement, c'est d'accueillir ceux qui viennent à notre rencontre, de voir en eux un frère ou une sœur en humanité. Accueillir tout être humain errant comme s'il était mon père, ou celui que je sers...

Remis en marches, nous pouvons accueillir
Quand nous nous sommes remis en marche, c'est alors que nous pouvons aborder les migrants comme des frères et agir auprès des institutions de nos sociétés pour plus de justice et pour la reconnaissance des droits fondamentaux des migrants. Il n'y a pas de réponse simple à la question des migrations. Les migrations ne sont pas seulement une question ou une problématique, elles sont le quotidien de milliers de migrants ; les migrations, se sont d'abord des hommes, des femmes et de plus en plus d'enfants, qui fuient leur pays et parfois arrivent en Europe.

A la suite du Conseil des Eglises chrétiennes en France (CECEF, qui en 2010, à l"occasion de l'« Année des Migrations » avait édité un communiqué que l'on peut trouver ici et qui garde plus que jamais son actualité), je nous invite à trois choses, que vous pouvez faire vous-mêmes, seul ou en groupe, et en Eglise :

  1. S'informer. S'informer pour lutter contre les préjugés, pour bannir les soi-disant réponses simplistes à une question complexe.
  2. Se montrer solidaires et fraternels. Soutenir les associations qui œuvrent auprès des migrants et pratiquer l'hospitalité.
  3. S'exprimer. Aborder la question des migrations auprès des autorités locales, soutenir les choix de traitement humain des migrants, le respect de leurs droits, l'accès aux soins fondamentaux.
Pour nous guider sur ce chemin de réflexion et d'action auprès des migrants, pour nous guider aussi dans le travail que nous avons à faire en tant que communautés de foi pour accueillir toutes les personnes, de quelque origine qu'elles soient, je vous propose de commencer par laisser résonner en nous ces deux phrases : « Mon père était un araméen errant » et « Le Fils de l'homme n'a pas où poser sa tête ».

Remettons-nous en marche à la suite du Christ, pour mieux accueillir celles et ceux qui viennent à notre rencontre, si différents soient-ils, si étranges soient-ils, si indésirables soient-ils. Amen

Claire Sixt Gateuille

mercredi 15 juin 2016

Ensemble vers la vie : un cheminement à travers le texte

Déjà un mois que je n'ai pas alimenté ce blog, veuillez m'en excuser... Je pars dans huit jours en congé maternité, aussi le rythme de publication risque-t-il de s'espacer encore plus dans les prochains mois. 

Forum œcuménique, 7 juin 2016, maison du protestantisme (c) CSG
La semaine dernière, je suis intervenue au Forum œcuménique organisé par la fédération protestante de France, sur le texte Ensemble vers la vie (du Conseil œcuménique des Églises, sur la mission, sorti en 2012-2013, publié chez Olivétan en 2015). J'ai déjà présenté plusieurs fois ce texte, sur ce blog en juin 2014 et en mars 2016. Lors de ce forum, j'ai proposé un itinéraire - tout personnel - de lecture de ce texte d'un grand foisonnement. Je vais tenter de vous le retracer ici.

Missio Dei
Pour moi, ce texte offre une forme de "narration", il présente la présence et l'action de Dieu pour ce monde, dans lesquels tout projet missionnaire s'inscrit. Il offre donc une vision globale de la mission, mais pas une vision totalisante, car seul Dieu possède cette vision globale : la mission est avant tout Mission de Dieu (Missio Dei). Cette mission est - per se - globale, holistique : elle prend en compte le monde entier et toute la complexité du vivant, de même qu'elle prend en compte notre personne toute entière, notre vie dans toutes ses dimensions et toutes ses relations.

A mon avis, ce texte chemine de Dieu vers la mission et de la mission vers nous. Or quand nous parlons de mission, nous avons tendance nous avons tendance à aller de nous vers la mission, une mission qui serait à réaliser, à faire. Or c'est la mission qui vient à nous, le flot de la mission de Dieu qui nous invite à nous jeter à l'eau, à nous laisser porter par la dynamique missionnaire de Dieu, individuellement et en Église. 

Spiritualité transformatrice
(c) Joanna Lindén-Montes pour le COE
Si la mission est Mission de Dieu, nous ne pouvons pas nous contenter d'une vision cloisonnée, spécialisée de la mission, mise en œuvre par des spécialistes à qui nous la déléguerions. Il est important de penser les différentes formes de mission comme complémentaires. le foisonnement des formes de mission - tout comme le foisonnement de ce texte - commence par nous déstabiliser, mais il se révèle indispensable pour remettre Dieu aux commandes et abandonner notre désir de maîtrise. Ainsi, Dieu peut nous transformer, nous mettre en marche, et transformer aussi nos relations, notre rapport au monde, nous donner de discerner les structures de pouvoir et d'oppression et la force de nous mobiliser pour les transformer.

La spiritualité qui découle de cette mission est une spiritualité transformatrice, en forme d'ellipse à deux centres : l'intériorité et l'action dans le monde ; pour le dire autrement, le rapport à la transcendance et l'incarnation. La tension entre ces deux centres fait que notre positionnement spirituel est toujours en mouvement, en équilibre fragile mais dynamique. Cette tension crée une dynamique vitale pour nous et nos Églises.

L’incarnation nous invite à nous intéresser à chaque contexte, car l’Évangile ne s’incarne pas de la même manière partout. Aussi la mission est éminemment contextuelle. Dès lors, un texte sur la mission qui émane du COE, organisme mondial, ne peut être que plutôt théorique, car il ne peut pas évoquer tous les contextes, toutes les remises en questions que suscite l’Évangile dans les différentes sociétés.

Mission depuis la périphérie/les marges
Le concept-clé le plus innovant du texte est aussi celui qui remet le plus en cause les occidentaux que nous sommes ; il s’agit de la mission depuis la périphérie (mission from the margins en anglais, qui évoque les marginaux). Ce concept nous invite à convertir nos logiques missionnaires.

(c) Joanna Lindén-Montes pour le COE
La politique, le pouvoir et les logiques techniciennes instaurent des lieux de pouvoir ou d’expertise qui deviennent des « centres », en particulier des centres de décision ; ceux qui n’ont pas de pouvoir se retrouvent en marge de ces centres, et souvent leur marginalisation ne concerne pas que le pouvoir de décision, mais aussi les moyens de subsistance. Hors ceux qui sont aux marges sont ceux qui luttent en faveur de la vie, à commencer pour eux-mêmes. Ils savent donc mieux que quiconque ce qui menace la vie ; ils ont une forte capacité prophétique, mais pas de voix pour l’exprimer. Et la plupart du temps, ils ont la motivation et le courage de changer les choses (ils ont moins à perdre et plus à gagner). Faire de la mission, c’est d’abord mettre ses personnes en capacité de s’exprimer et d’être agents de changement et favoriser leur participation. C'est ce que l'on appelle en anglais "empowerment", en français "renforcement des capacités". Cela peut être "dangereux" car cela peut les amener à dénoncer nos propres fautes, nos incohérences ou nos infidélités à l’Évangile !

Les convergences avec Une Église de témoins
La mission est donc pour nous un exercice d’humilité et de confiance : nous sommes là apprendre et être portés par les autres. C’est d’autant plus difficile que les gens en marge n’ont pas de pouvoir dans la société et que nous ne les considérons pas forcément comme des gens « fiables » du fait qu’ils sont en marge, que leur expérience de vie est trop différente de la nôtre.

(c) Joanna Lindén-Montes pour le COE (1)
Nous devons d’abord faire confiance à Dieu, qui lui compte sur eux, pour arriver à leur faire confiance et à leur donner le pouvoir en matière de mission… nous avons besoin de nous laisser décentrer pour ensuite leur laisser une place ; pour accepter qu’il n’y ait plus de centre, ou plutôt un centre vide, un centre que le Dieu de Jésus-Christ pourra venir visiter. Cette démarche nous pousse aussi à sortir de notre individualisme et de notre désir de maîtrise, en un cercle vertueux : moins je cherche à maîtriser, plus je me confie à Dieu et à la communauté, plus la communauté me porte et m’aide à lâcher prise et à faire confiance, et ainsi de suite.

Cette attitude propage la confiance, elle rend visible que nous sommes tous enfants de Dieu et démultiplie les témoins de la bonne nouvelle. Bref, la dynamique de notre Église "Une Église de témoins" a tout à gagner à s'inscrire dans cette vision plus générale de la mission de Dieu dans le monde.

Claire Sixt Gateuille

  (1) traduction du message sur la photo du bas : "La mission consiste à découvrir où l'Esprit est à l’œuvre et à y participer".

jeudi 5 mai 2016

Les relations internationales au synode

Synode 2016 à Nancy, aumônerie : Joel Dautheville
Pour ceux qui ne connaissent pas bien le fonctionnement de l’Église protestante unie de France, le synode est en quelque sorte l'assemblée générale de l'association (cultuelle, loi 1905) qu'est notre Église au niveau national. Il se tient chaque année le week-end de l'ascension, du jeudi au dimanche, dans une ville chaque fois différente. C'est aussi un occasion de rencontres, de débats, de bilan de l'année et parfois plus (cette année, par exemple, des travaux de groupes se pencheront sur le travail de la mandature de 4 ans qui se finira avec le synode 2017 pour en faire de bilan et tirer des perspectives dans les différents domaines de la vie de l’Église au niveau national). 

Parle-t-on des relations internationales pendant un synode ? Oui, un peu, parfois beaucoup, suivant le thème.

Elles sont abordées de diverses manières : 
- Tout d'abord, suivant le thème synodal, les avis ou positions d'Eglises-soeurs sur la question débattue peuvent être présentés dans le document synodal mis à disposition par les rapporteurs (= les gens qui coordonnent le travail autour de cette question débattue).
- Ensuite, par la présence d'invités étrangers. Il y en a chaque année, plus ou moins nombreux selon le thème synodal. En 2013, au synode inaugural, ils étaient une trentaine. Cette année, ils ne sont que 6, venant des Églises géographiquement et ecclésialement les plus proches ou de la Cevaa. Certains adresseront des salutations de leur Église au synode. 
- les relations internationales sont encore abordées lors des temps d'examen du rapport du conseil national et des services de l'union, ainsi que lors du temps consacré au Défap. 
- Enfin, il arrive souvent qu'elles soient abordées dans les contacts interpersonnels, lorsque quelqu'un vient m'interroger sur tel ou tel projet qu'une paroisse ou un consistoire voudrait monter, me demander des noms de conférenciers sur un sujet dépassant les frontières ou me demander des idées pour relancer un jumelage...

Bref, même si je n'ai qu'un statut d'invitée au synode (comme tous les membres de l'équipe nationale d'animation), je m'y ennuie rarement et c'est une occasion précieuse d'échanges et de discussions... pour laquelle je suis reconnaissante.

Claire Sixt Gateuille

jeudi 21 avril 2016

Une herméneutique biblique luthérienne ?

Depuis quelques années, la Fédération luthérienne mondiale (FLM) a lancé des "consultations d'herméneutique luthérienne".

Contrairement à ce que ce nom en français pourrait laisser penser (l'anglais comporte un pluriel), le but n'est pas d'établir quelle est la "droite interprétation" des écritures selon les luthériens. S'il peut aider à réactualiser le principe herméneutique luthérien ("Nous lisons les textes bibliques à partir de leur centre : l’Évangile du salut en Jésus-Christ", dit la FLM) pour aujourd'hui, il permet surtout aux Églises, avec leurs différentes cultures, de croiser leurs lectures de la Bible et de mettre en valeur la variété et la richesse de ces lectures au sein des Églises luthériennes et unies qui composent la FLM, les aidant à réentendre toujours à neuf les interpellations que l’Évangile nous adresse. L'idée est aussi de renforcer "l'herméneutique transformatrice", c'est à dire la capacité de transformation (de soi, des relations, de l’Église, du monde) que la lecture des Écritures contient en elle.

Ces consultations se tiennent chaque année, le plus souvent avec un thème biblique. Et chaque session fournit l'occasion de produire un livre contenant les exposés donnés lors de cette session. En 2012, est sorti "You have the Words of Eternal Life", qui travaillait sur l’Évangile de Jean ; en 2014, "Singing the Songs of the Lord in Foreign Lands" se concentrait sur les psaumes ; en 2015, "To All the Nations" se concentrait sur l'Evangile de Matthieu. 

Dans ce dernier volume, deux exposés m'ont particulièrement marqué : l'un, intitulé "How do we deal with a challenging text?" (comment faire avec un texte qui nous pose problème ?) développe la lecture que faisait Luther du sermon sur la montagne (Mt 5-7), lui qui insistait tellement sur la grâce et se méfiait des "bonnes œuvres". Son auteur (Bernd Oberdorfer) montre que pour Luther, la question de ce que l'on "doit faire" en tant que chrétiens est seconde par rapport à la question de la foi (mais pas secondaire...). Les béatitudes, par exemple, sont des fruits de la foi et non des efforts des humains. Néanmoins, la foi ne rend pas passif, elle n'est pas une excuse pour fuir la réalité dans une spiritualisation, mais bien un moteur pour lutter pour la justice ici-bas. Dans ce sens, le sermon sur la montagne est donc une sorte "d'instruction pour la vie chrétienne", même si celle-ci comporte des instructions qui ne semblent pas "culturellement plausibles", qui remettent en cause le sens commun.

L'autre exposé qui m'a touché est celui sur la théologie de la croix chez Matthieu dans une perspective dalit (A Theology of the Cross and the Passion in Matthieu: An Indian Dalit Pespective). Joseph Prabhakar Dayam y souligne l'importance de l'écrit comme accès à la connaissance chez les dalits et de la Bible comme objet symbole de libération. Le haut taux d’illettrisme parmi les dalits font des chants religieux durant les offices des vecteurs très forts de théologie, en particulier les chants de carême, la théologie de la croix étant centrale pour eux. Cette théologie de la croix s'articule autour de l'amour du Christ, déversé sur la croix. La théologie de la croix s'articule pour eux avec la foi, la guérison, la réconciliation et l'intégrité. Le Christ en croix est à la fois une figure d'identification et un symbole de la faiblesse dans laquelle Dieu se manifeste. Cette dialectique de la croix comme lieu à la fois de souffrance et de libération, d'identification et d'altérité, comme lieu d'impureté et d'"impureté surmontée" résonne avec l'expérience de ce peuple et agit comme un moteur de libération. 

D'autres articles sont intéressants même s'ils ne tiennent pas toutes leurs promesses, comme celui qui invite à se mettre à la place des migrants lorsque nous lisons le texte de la fuite en Egypte (Mt 2). Ces ouvrages, qui n'existent malheureusement qu'en anglais, sont commandables (et/ou téléchargeable pour le dernier) sur le site de la FLM

Claire Sixt Gateuille

mardi 5 avril 2016

Déclarations de foi d'Eglises-soeurs

En ce moment, l’Église protestante unie travaille sur un projet de déclaration de foi, dans le cadre de son processus synodal : les paroisses travaillent actuellement la première proposition, elle doivent faire remonter d'ici le mois de juillet leurs commentaires au niveau régional. Puis les synodes régionaux débattront sur la proposition ainsi que les commentaires et propositions de modification remontées des Églises locales, au mois de novembre. Les résultats des débats régionaux seront synthétisés au niveau national en vue du travail du synode national en mai 2017, travail qui devrait aboutir à l'adoption de la version définitive de notre déclaration de foi. 

D'autres Églises-sœurs ont déjà adopté des déclarations de foi ces dernières années. D'autres encore se contentent des confessions de foi datant des Pères de l’Église et de la Réforme. Si vous êtes intéressés par les déclarations de foi adoptées ces dernières années, vous trouverez ci-dessous les liens (en cliquant sur les noms des Églises) directs vers certaines d'entre elles : 
- Église d’Écosse (en anglais) : Cette déclaration de foi, adoptée en 1992, garde une forme très classique, mais adopte un vocabulaire plutôt actualisé. 
- Église unie du Christ (USA, en anglais) : cette déclaration de foi de 1959 a été réécrite dans une version modernisée et dans une version liturgique en 1981. 
- l'Église du Christ (Église des Disciples) (USA, en anglais) : cette déclaration de foi est le préambule du "dessein de l’Église", sorte de discipline (document présentant l'ecclésiologie - c'est à dire l'auto-compréhension - et l'organisation de cette Église).
- Église Unie du Canada : Cette église a plusieurs déclarations de foi : la première date de 1940 et est assez classique (c'est à dire plutôt destinée à un usage dogmatique, la 2ème, de 1968 est plutôt liturgique ; et la dernière, de 2006, plutôt narrative (on dirait un poème épique...).
- Église évangélique au Maroc : Cette Église a choisi d'adopter en 2011 une déclaration de foi clairement ecclésiologique ; tout en gardant une structure classique, elle insiste sur l'identité de l’Église et l'action de Dieu en son sein.

Les différentes déclarations de foi de l’Église unie du Canada montrent bien les trois fonctions d'une confession ou d'une déclaration de foi : dogmatique, liturgique, narrative (c'est à dire positionnant ceux qui la prononcent, individuellement et collectivement, dans une histoire de la révélation, de la manifestation de Dieu dans le monde et dans l'événement du salut).

D'ici un ou deux mois devrait sortir, dans la revue Evangile et Liberté, un article où je présente pourquoi telle ou telle Église a choisi ou non d'adopter une déclaration de foi. 

Claire Sixt Gateuille