mercredi 10 janvier 2018

Quels ministères pour demain _ 2ème partie

Suite de ma réflexion sur les évolutions en matière de discernement et de formations des prêtres dans l’Église anglicane et les enseignements que l'on pourrait en tirer.

2.    Les Églises ont besoin de ministres travaillant en équipe
... et de savoir discerner leurs charismes

Une étude menée à grande échelle dans l’Église anglicane, « From Anecdote to Evidence », montrait que parmi les facteurs de croissance de l’Église, il y avait la capacité à travailler en équipe et la capacité à encourager et valoriser l’engagement dans l’Église et les ministères locaux. La capacité d’adaptation et l’ouverture au changement en était une autre. Au contraire, la tendance d’une paroisse à confier toutes les taches et toutes les responsabilités à son pasteur et/ou l’incapacité du pasteur à déléguer étaient des facteurs de déclin (j'ai déjà parlé ici de cette étude).

Une étude encore plus récente montre que les prêtres d’Églises en croissance avaient 4 « caractéristiques » particulières : ils sont plutôt extravertis, avec une facilité à aller vers les autres ; plutôt « radicaux » dans le sens d’être prêts à changer et à accompagner le changement ; plus confiants en eux-mêmes et moins déstabilisés par les défis à relever ; et surtout, plus « collectivistes », ayant la volonté de travailler en équipe et de valoriser les dons des membres de leur Église. C’est dire si ces dimensions de collégialité et d’encouragement sont essentielles. Cette étude évoquait aussi que les pasteurs qui n’avaient pas ces caractéristiques pouvaient travailler sur leur savoir-être et leur savoir-faire pour développer de nouvelles habitudes de travail plus proches de ces caractéristiques, par exemple dans le cadre de la formation continue. 

Par ailleurs, Ric Thorpe, aujourd’hui évêque d’Islington à Londres, a travaillé sur les charismes personnels et les lieux où les différents profils sont les plus adaptés. Il a ainsi analysé que la spontanéité, l’empathie, la polyvalence et la capacité à travailler avec la diversité sont des traits de personnalité plus adaptés aux petites paroisses. Par contre, l’exigence esthétique, la capacité visionnaire, la spécialisation et la capacité d’organisation, de délégation et de management, les profils plus hiérarchiques sont plus adaptés aux grandes paroisses.

Ces réflexions peuvent aider les conseils régionaux, et en particulier les présidents de régions, dans le processus de pourvoi des postes. Ils peuvent aussi nous faire réfléchir sur le type de vie(s) d’Église locale que nous voulons (par exemple dans les grandes villes, voulons-nous quelques grandes paroisses ou beaucoup de petites ?).

3.    Les Églises ont besoin de ministres encourageants
… et donc de communautés bienveillantes qui résistent au cléricalisme.

Face à la forte érosion à la foi de la pratique religieuse, l’Église anglicane, a développé l’idée d’une « économie mixte » : l’Église a besoin à la fois de formes traditionnelles d’Église et de formes innovantes, que l’on appelle des « fresh expressions » (FX). Ces FX ont pour but de parler à ceux qui n’ont pas une culture d’Église et leur permettre l’accès à une démarche de type ecclésiale sous des formes renouvelées. Les Fresh expressions sont en fait des communautés dont le fonctionnement communautaire est celui d'une ecclésiole, voire d'une Église locale, tout en gardant une structure institutionnelle rudimentaire, ce qui est rendu possible par la dépendance à une paroisse ou un diocèse existant auquel la FX est rattachée et qui l'accompagne et la soutient.

Dans ce cadre-là, les prêtres anglicans ne sont pas tous appelés à lancer des fresh expressions, mais ils sont tous appelés à encourager, susciter, accompagner ceux qui ont envie d’innover et de créer des fresh expressions. Il est intéressant de voir que ces fresh expressions sont menées majoritairement par des laïcs, dont à peu près la moitié sont bénévoles, l’autre moitié rémunérés pour ces expérimentation de nouvelles formes d’Église (dans des cafés, des écoles, avec des rythmes différents, etc.).

Là encore, une des qualités essentielles du prêtre est d'encourager et de valoriser ces ministères locaux différents, de les mettre en lien, d’assurer accompagnement et formation des personnes engagées, dans leur ministère particulier, et de tisser une vision commune de la mission de l’Église. Mais pour cela, il faut aussi une Église locale qui valorise l’engagement de chacun, les charismes, les ministères locaux, et dans laquelle on ne parte pas du principe que le pasteur peut/doit tout faire « parce qu’il est payé pour ça ».
Les créateurs de Fresh Expressions ou implanteurs d’Église sont également formés « en alternance », sans avoir forcément de projet de ministère personnel. Il y a un processus de discernement en trois temps pour les paroisses qui veulent se lancer dans l’économie mixte : une première formation d’une journée pour toute la paroisse, pour réfléchir ensemble sur la mission de l’Église. Ensuite, six soirées de formation initiale sont organisées pour ceux qui ont une idée, une envie de vivre l’Église autrement et veulent discerner si celle-ci est pertinente et s’ils sont prêts à la porter. Ensuite, une formation « continue » se poursuit pendant la mise en place du projet, à raison d’une rencontre par mois, de reprise, mise en perspective, analyse de la pratique, etc.
Ensuite, les années suivantes, les créateurs de fresh expressions se retrouvent en « cohorte », continuent de se rencontrer après leur année de formation et d’accompagnement au lancement de leur fresh expressions, pour être inscrits dans un réseau de prise de recul et d’analyse de sa pratique, un lieu aussi où l’on s’encourage dans la prière et la bienveillance, où l’on apprend de ses erreurs et de celles des autres, où l’on tâtonne et l’on expérimente ensemble.

10% de fresh expressions ont disparu au bout de 3 ans et 35% vivotent ou stagnent après un départ encourageant ; personne ne voit ces échecs ou ces demi-réussites comme des problèmes, plutôt comme des expérimentations qui n’ont pas abouti et des occasions d’apprendre. L’idée est que l’Église a besoin de différents charismes pour différents types de vie d’Église, et que le prêtre est le liant de la vie paroissiale, celui qui retrace toujours la perspective, la « vision ». Ce statut du prêtre comme liant est anglican (il met le prêtre au centre mais rejoint notre idée du ministère de pasteur comme ministère d’unité).

Et un animateur de fresh expression pourra très bien, après plusieurs années au service de la FX, se sentir appelé – encouragé par ceux qui le soutiennent dans son ministère – à évoluer vers un ministère ordonné… 

4.    Les Églises ont besoin de faire confiance en Dieu

Comme de nombreuses autres Églises-sœurs, l’Église anglicane insiste sur la prière pour que Dieu donne pour demain les ministres dont l’Église a besoin. Le (futur) pasteur n’est pas le seul qui doit avoir une vie de foi régulière. La prière est la mission de toute la communauté, et une vie de prière est essentielle pour entretenir la confiance et nourrir le regard bienveillant qui faciliteront l’émergence de nouvelles vocations, en particulier de vocations à profil atypique, innovant, plus créatif. La prière est essentielle pour entretenir la confiance en Dieu, renforcer la certitude que « Dieu pourvoit », qu’il a un projet pour notre Église et pour chacun de nos membres. La prière joue ainsi sur le discernement, sur l’appel à la vocation, sur la vision pour l’Église, sur l’accompagnement des communautés locales face au changement, etc.


Claire Sixt Gateuille

lundi 8 janvier 2018

Quels ministres pour demain _ 1ère partie

Le 30 septembre 2017, j’intervenais à la formation des présidents et vice-présidents de Conseil presbytéral de la région parisienne sur « quels ministères pour demain ». J’y abordais les réflexions et évolutions dans le discernement et la formation des pasteurs ou prêtres (pour l’Église anglicane) dans diverses Églises européennes. Je vous propose ici un petit focus sur l’Église d’Angleterre. 

 
Il faut d’abord noter que l’Église anglicane n’a pas la même ecclésiologie que nous, ce qui se sent dans sa façon de travailler la question de la place des prêtres anglicans dans l’Église. De même le contexte est très différent, c’est une Église qui fut majoritaire et qui reste bien implantée et reconnue socialement et politiquement. Aussi ce que je vais présenter ici n’est pas une méthode à appliquer en « copier-coller » dans notre Église, mais une visite en terre étrangère – mais amie – qui peut nous intéresser, nous questionner, nous déplacer, ou raisonner avec certaines de nos réalités.

J’ai dégagé quatre axes de ce que j’ai vu ou lu dans cette Église. J'en présente un aujourd'hui, les autres viendront dans les prochains jours :

1.    Les Églises ont besoin de ministres appelés
… et donc de communautés qui les appellent

L’individualisation pousse les Églises d’Europe occidentale à compter principalement sur la vocation interne que Dieu suscite dans le cœur de certains, et à ne faire intervenir la vocation externe que dans un deuxième temps, dans le processus de "sélection" juste avant l'entrée dans le ministère. Du coup, on a des vocations de personnes qui ressemblent à nos paroissiens : d’une certaine maturité – donc souvent d’un certain âge – qui se sentent bien dans l'Église telle qu’elle est, avec ses codes et sa culture. Les exceptions viennent de paroisses qui travaillent ouvertement la 2e dimension de la vocation, la vocation externe, avant même le début des études de théologie. Et c’est un des axes de travail actuels de l’Église d’Angleterre : multiplier les lieux de discernement personnel, mais aussi les occasions de discernement collectif, en particulier sur des temps longs.

1.1.    Côté personnel, l’objectif de l’Église d’Angleterre est de donner un coup de pouce à des jeunes, des femmes, des personnes plus représentatives de la diversité présente dans l’Église, pour qu’elles puissent imaginer que Dieu peut les appeler, y compris au ministère pastoral. Aussi, des journées « discipleship » (devenir disciples du Christ) ou « leadership » (ministère de direction) sont organisées, qui permettent aux participants de découvrir ou d’approfondir leur vocation, leur appel à servir l’Église.

Ces rencontres sont centrées sur les ministères locaux et la prise de responsabilité « laïque », mais des témoignages de pasteurs sont aussi donnés lors de ces journées, pour aider les participants à se projeter dans un possible ministère personnel. Certaines de ces réunions ont des publics-cibles spécifiques (jeunes, femmes, etc.).

Des « tuteures », pasteures expérimentées, sont également proposées systématiquement dans certains diocèses pour accompagner les étudiantes en théologies, pour qu’elles puissent partager leurs doutes, leurs questionnements  (y compris personnels : conjoints, enfants, etc.) et avoir quelqu’un à qui s’identifier dans leur « devenir pasteure ». 


1.2.     L’Église anglicane a aussi mis en place une campagne de discernement collectif. L’idée est de discerner parmi les personnes engagées dans l’Église, celles et ceux qui ont des talents de « leaders », c’est à dire une vision pour l’Église et une capacité à dire Dieu dans le monde d’aujourd’hui et à transmettre cette confiance, pour leur dire qu’on les verrait bien devenir prêtres. La vocation externe est traitée dans sa dimension d'encouragement, d'appel extérieur, et pas seulement dans sa dimension de sanction (oui ou non à l'entrée dans le ministère) à la fin d'études de théologie).

Cette vocation externe est aujourd’hui valorisée, parce qu’elle permet un discernement sur un temps plus long, avec une réelle connaissance, pour les candidats au ministère, de ce qu'est l’Église avant même le début de la formation pastorale, ce qui est de moins en moins le cas chez les étudiants en théologie. Ce processus est particulièrement pertinent dans l’Église anglicane car celle-ci a également, de par son système épiscopal, une capacité à encourager, à expérimenter, à oser (tout en assurant un accompagnement) qui permet d’appeler des profils atypiques, des gens qui ont envie de lancer des choses innovantes et de s’impliquer à fond (y compris professionnellement, que ce soit comme prêtre ou sans viser l’ordination) ; des gens « out-of-the-box », qui ont envie de vivre l’Église autrement, etc. Cela favorise l'innovation ecclésiale, non pas pour le plaisir de faire du neuf, mais dans le but missionnaire de toucher plus de monde, de permettre à plus de monde de ce dire "l’Église, c'est aussi pour moi".

Car l’évêque peut se permettre de « parier » sur quelqu’un ou sur un projet. Cette ouverture, doublée d’une culture de l’encouragement (« voir en chacun le meilleur » comme le disait dernièrement un journaliste de Church News dans un article), permet de tester, de tâtonner, de se tromper sans être dévalorisé, bref, de (se) donner une chance. Dans un système presbytéro-synodal comme le nôtre (dans l’EPUdF),  les décisions sont (souvent) prises collégialement, il faut donc convaincre plus de personnes… C’est un garde-fou bienvenu dans certains cas, mais cela risque de développer une culture du contrôle plus que de l’encouragement et cela facilite l’immobilisme dans d’autres cas. Cette culture de l’encouragement devrait nous interroger sur notre façon de vivre la gouvernance en Église. Faisons-nous vraiment confiance à Dieu ? Acceptons-nous vraiment que Dieu nous dise « Ma puissance se montre vraiment quand tu es faible » ?

1.3.    Une formation en alternance sur 3 ans (la durée classique de formation d’un prêtre anglican au Royaume-Uni) pour les futurs prêtres a également été mise en place à Londres depuis quelques années, qui permet une pratique pastorale dès le début de la formation. Cette mise en valeur de la pratique, avec des futurs prêtres qui peuvent expérimenter la réalité de terrain avant de s’engager, permet aussi des parcours diversifiés, avec des futurs prêtres venant de ministères locaux rémunérés (jeunesse, catéchèse, diaconie), bénévoles, voire même directement des études ; cela permet aussi de ne pas survaloriser les profils d’intellectuels. En 10 ans, le nombre de personnes suivant cette formation en alternance a crû de façon exponentielle.

La suite dans le prochain billet...
Claire Sixt Gateuille